Traumatismes affectifs, érotomanie et emprise


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(Par Hella Ahmed) Tout le monde a besoin d’amour, d’aimer, d’être aimé. Dans le monde réel, les relations entre les gens se créent de façon naturelle, qu’elles soient saines et viables ou malsaines. Des couples se créent et se brisent, des gens s’aiment puis changent, se désintéressent les uns des autres et passent à autre chose.

L’amour n’a pas que ses bons côtés, quand s’y mêlent besoins, carences, manipulation et étrangeté, il devient plutôt un problème, comme dans le cas de l’érotomanie.

L’érotomanie : comment et pourquoi? 

L’érotomanie qui est la maladie de la conviction délirante d’être aimé, n’est pas un mal réservé aux gens ordinaires et/ou vulnérables vus comme étant plus sensibles d’être touchés par le manque. Elle n’est pas non plus associée à la personnalité histrionique ou reliée à l’hystérie qui n’existe plus aujourd’hui. 

La littérature nous montre des cas de personnes charismatiques convaincues de l’existence d’un amour profond à leur égard. Des hommes et des femmes, des personnes dites brillantes, ainsi que monsieur et madame tout le monde, peuvent être touchés par cette pathologie de l’amour que l’on peut penser être le destin des désœuvrés du réel.

L’estime de soi, le concept de soi, les symptômes psychotiques, les traumatismes affectifs précoces et/ou ceux causés par la violence et le brainwashing, et l’emprise psychologique, sont les éléments importants à prendre en considération et à investiguer pour comprendre cette problématique complexe et aborder les soins de la personne souffrante. 

Le mégalomane érotomane 

Certains peuvent être convaincus que tout leur est dû et que l’amour à sens unique est leur droit légitime. Un amour égoïste basé sur le profit et la gloire de soi. Ils ne déborderont d’intérêt que pour faire mousser leurs intérêts. Tous les moyens leur seraient bons pour garder un lien leur convenant, selon leurs termes, mais ne convenant pas tout à fait à l’autre, sous emprise, qui se fait manipuler, qui n’est pas aimé et qui s’imagine aimer.

Un mégalomane érotomane est persuadé que rien ne peut détruire l’admiration qu’on lui voue. Vivant de la paranoïa inversée, il ne conçoit que la persécution ou l’amour, l’indifférence à son égard ne pourrait exister.

Comme dans le cas du gourou d’une secte, il se voit comme royauté investie du droit d’être aimée par des serviteurs de tous les horizons. Des gens considérés comme des sujets et des citrons à presser de toutes les façons. Il peut même pratiquer le parasitisme et s’adonner au jeu pervers d’enclencher un type d’érotomanie fabriquée chez ses cibles, qui n’est en fait qu’une relation d’emprise qu’il installe méthodiquement. 

Dans un monde où beaucoup se joue dans le virtuel, la différence entre cette personnalité et celle du brouteur, c’est que le premier fera le minimum et utilisera des signaux complexes pour provoquer et alimenter l’amour obsessionnel de l’autre pour lui, c’est-à-dire que tout sera fait dans la subtilité pour que rien ne puisse être démontré contre lui si on l’accuse de manipulation, même si ça semble évident, alors que le deuxième fera beaucoup d’efforts soutenus et potentiellement visibles, si l’information est partagée par sa proie, pour garder le lien avec la victime et la dépouiller financièrement. 

Si pour le second l’argent est la seule motivation, pour le premier, c’est le contrôle qui reste l’ultime objectif. Le narcissique et le mégalomane sont très capables de se mettre dans les chaussures de l’autre pour comprendre ce qui se trame dans son esprit au niveau de la quête de l’amour et du prestige.

Le mégalomane qui joue à développer une érotomanie chez l’autre ne se verra pas comme un vrai bourreau. Il perçoit les gens qui espèrent son amour comme les victimes de leurs désirs prétentieux et de leur soif de pouvoir illégitime étant donné leur petitesse en comparaison à sa grandiosité. Pour le pervers narcissique, c’est différent, il s’agit surtout d’un jeu excitant et très plaisant. 

L’érotomanie fabriquée : une emprise psychologique aux mains du mégalomane érotomane et du pervers narcissique  

C’est difficile de croire que des gens puissent se donner énormément de mal pour créer des attentes illusoires chez quelqu’un. Pourtant, certains prennent un malin plaisir malsain à manipuler des personnes en manque d’amour ou en recherche d’amour et/ou de prestige par association.

Des manigances de ce type sont de la veine des psychopathes qui passent beaucoup de temps à penser des entourloupes psychologiques pour tromper tout le monde et adorent communiquer en codes à déchiffrer, bien que la psychopathie soit un continuum et qu’il soit nécessaire d’observer certains symptômes ou comportements graves chez le mégalomane ou le pervers narcissique avant de pouvoir lui diagnostiquer cette pathologie. 

On peut donc plonger une personne dans le doute qui pousse à chercher constamment à vérifier le réel d’une situation, et peut-être lui faire vivre un sentiment d’étrangeté que l’on retrouve généralement avec la dépersonnalisation. Une personne qui souffre de ce symptôme de façon plutôt chronique est probablement plus à risque d’être entraînée dans un scénario semblable.

Quand quelqu’un n’arrive plus à faire la différence entre le réel et le fantasme et qu’il se sent comme vivre dans un film dont le scénario s’écrit au fur et à measure par une personne qui a réellement pris, en partie, le contrôle de sa vie, à distance, c’est un dilemme existentiel qui pourrait affecter sa perception du soi impliqué dans les interactions et du lien à cet autre qui manœuvre. L’érotomanie fabriquée n’est qu’une emprise psychologique. 

Un personnage charismatique, qu’il soit mégalomane érotomane ou pervers narcissique, peut donc s’amuser à faire passer des messages codés et à faire des signaux subtils et bien pensés pour réaliser la symptomatique de l’érotomanie chez ses victimes. C’est comme garder un chien en laisse, tendre la carotte à un âne, c’est mal intentionné et très bien calculé, car rien ne prouve les actions du joueur au final et il peut toujours se faire passer pour la victime d’une attention non désirée ou même d’un harcèlement névrotique, alors que c’est lui qui pratique de certaines façons le harcèlement névrotique. 

Selon la logique du mégalomane, l’amour pour lui existe déjà et il ne fait que l’alimenter et le contrôler. Le pervers narcissique quant à lui n’est pas érotomane, il ne délire pas, il considère simplement les gens comme ses jouets et son plaisir désaxé vient de son contrôle sur eux et de la souffrance causée par ses manipulations qu’il peut observer. Il compense pour une faible estime de soi au fond et agit comme quelqu’un de désillusionné qui ne ressent plus grand chose de positif envers l’être humain. 

Si ces manipulateurs décident par contre, à un moment donné, que l’attention de la victime est devenue invasive dans leurs vies bien protégées, que son engouement se montre envahissant et que les gains secondaires des jeux pervers sont inférieurs au dérangement causé par les réactions de la personne accrochée qui se bat pour émerger dans le réel et ne plus faire partie d’un puzzle immatériel, ils s’en débarrasseront tout bonnement. Ils changeront les règles du jeu.

La victime ne développe pas une réelle érotomanie dans ce cas, mais peut se retrouver montrée du doigt comme étant perturbée mentalement et en quête d’une reconnaissance injustifiée si on décide de l’écarter. Cette sorte de gaslighting est utilisée pour créer une réelle, mais fausse, à la fois, interprétation de la réalité, car les signaux que la personne perverse communique ne sont pas imaginés, ils sont là, bien qu’ils ne servent qu’à tromper et asservir.

Le triste érotomane

Certaines personnes ont manqué d’amour et/ou ont été maltraitées au point d’avoir malgré elles cultivé la croyance profondément ancrée qu’il leur était presque impossible d’être aimées et respectées. Elles vont souhaiter un amour que tout porte à croire inconcevable et espérer le miracle d’une réalité différente qui les sauverait de l’impuissance acquise. 

Aussi, des personnes isolées et/ou marginalisées, même sabotées dans leurs relations par quelqu’un de dominant, peuvent se sentir en prison, perdre leur élan vital mais garder une certaine combativité en vivant avec le fantasme du sauveur. Elles finissent par avoir des attentes vis-à-vis d’une personne extérieure à leur calvaire qu’elles admirent tout spécialement et qu’elles s’imaginent pouvoir et vouloir les aider à enfin prendre leur envol dans la vie. 

L’être humain traumatisé ou maltraité se dissocie pour continuer à fonctionner dans un monde qui l’a abandonné à certains égards. Dans ce cas de désespoir, l’érotomanie est un délire qui empêche de s’effondrer, la seule issue à une situation bloquée, quand il n’y a pas le soutien nécessaire et souhaité. 

Avec l’érotomanie, l’attachement malsain, à sens unique, se crée le plus souvent envers une personne charismatique, puissante, idolâtrée, de qui les gens veulent en général se rapprocher par amour et pour notamment bénéficier de son prestige qui peut les élever aux yeux des autres et les propulser dans la vie.

Entre le délire et l’érotomanie, la frontière est mince, car l’érotomane délire à cause de son sentiment de persécution inversé en amour. Décoder des messages cachés faussement repérés, essayer de communiquer malgré l’apparent désintérêt de la personne aimée, deviennent des occupations majeures dans la vie de la personne perturbée qui s’est maladroitement amourachée.

L’érotomane vit avec ses rituels d’observation et s’adonne à de multiples agissements pour essayer de susciter l’attention. Il ou elle fait de cet amour imaginaire à patiemment et passionnément matérialiser le centre de son existence, la preuve de l’importance de son existence. 

Un état d’érotomanie peut aussi se vivre très discrètement, dans la pudeur et le privé. Les histoires peuvent durer des années, voire toute la vie, et ce, sans causer de problèmes à qui que ce soit et sans que personne ne s’en aperçoive. Le roman « Mal de pierres » relate d’une belle histoire d’amour imaginaire que le personnage principal féminin du livre vit sans déranger, et qui l’aide à fuir une réalité violente et insatisfaisante sentimentalement et sexuellement. 

Traumatismes affectifs, érotomanie persistante, rechutes et rétablissement 

Si confrontation il y a entre celui ou celle qui n’aime pas réellement et la personne érotomane qui s’imagine l’amour et qui travaille à concrétiser l’union fantastique qu’elle souhaite avec cet autre mis sur un piédestal, que le rejet est clairement exprimé, il n’est tout de même pas garanti qu’elle puisse faire face à l’incohérence de son désir.

– Elle s’imaginera que peut-être, comme elle, la personne qu’elle aime souhaite quand-même, en secret, un rapprochement. Elle peut aussi garder un espoir positif quant à un éventuel retournement de situation en faveur de la réalisation de leur amour et choisir la patience dans l’attente. 

– Il peut aussi arriver qu’elle se dise, et ce, plus spécifiquement avec le profil de l’érotomanie triste qui a un caractère un peu naïf à cause du désespoir (le désespoir qui n’est pas la fin de l’espoir comme le dit si bien le philosophe Kierkegaard dans « Le traité du d’espoir », et lequel ici s’annule grâce à un espoir illusoire, un délire naïf) que les circonstances de l’autre ne lui permettent pas pour le moment de faire le grand pas, mais qu’un jour (grâce à dieu et/ou à ses efforts à ne pas lâcher), ce sera enfin possible. Le délire, même si c’est un mal, n’est qu’une façon de soigner une autre souffrance ou de faire abstraction d’une impasse en imaginant un monde meilleur.

– La situation peut aussi déraper, dans des cas extrêmes, et se transformer en harcèlement névrotique, pas forcément sévère, car ses manifestations et son impact dépendent du profil de la personne dont une bonne partie est en lien avec sa situation et son contexte de vie. 

Dans d’autres cas, la confrontation brisera définitivement l’envoûtement. La personne s’étant accrochée réalisera tout à coup que c’est la fin du film, non sans désespoir et douleur, et entamera un processus de deuil. Aussi, ses réactions de détresse à la suite du face à face avec le réel et son rétablissement auront un lien direct avec ses traits de personnalité, ses comorbidités et ses traumatismes affectifs à la racine de son besoin d’amour sublimé dans la fantaisie qui aliène le réel, ou plutôt, dans un autre registre, ses rêves de gloire et ses ambitions desorganisées : 

– Elle fera le deuil de cette relation. Les étapes du deuil ne suivant pas toujours une trajectoire linéaire au niveau de leurs manifestations et n’ayant pas une durée de résolution que nous connaissons comme étant précise et la même pour tout le monde.

Elle pourra, peut-être même assez rapidement envisager son avenir amoureux autrement, s’il ne s’agissait avec cette expérience que d’un cas isolé qui lui aurait ouvert les yeux sur ses faiblesses. Elle sera très consciente de ce qui s’est produit et retournera à d’anciennes habitudes plus saines, mais le changement vers le positif peut quand-même s’avérer temporaire si elle a malheureusement sérieusement décompensé et qu’une grande fragilité s’est installée. La rechute est donc possible, mais un changement stable vers le positif est bien plus probable dans ce cas puisque la prise de conscience et le retour à un fonctionnement normal sont d’importants indicateurs de rétablissement. 

– Après le deuil, elle pourra enfin aborder ses intentions de relations de façon plus saine au cas où il s’agissait avec cette histoire ratée d’une répétition inscrite dans un pattern de comportement qui a assez duré et qui lui aurait enfin prouvé son dysfonctionnement jusqu’à une prise de conscience importante.

Ce déclic peut profondément transformer sa façon d’aborder l’amour et mener au rétablissement, comme il peut n’être que le déclencheur d’un changement de courte, moyenne ou longue durée. Le changement vers le positif pourrait être malgré tout temporaire. La rechute dans le même est donc possible. La rechute peut aussi se manifester autrement dans le pathologique comme par exemple la dépression, mais tout de même indiquer un rétablissement au niveau de l’érotomanie. 

– Elle fera plutôt dans la répétition et d’autres déceptions de ce type impliquant de nouvelles personnes lui seront malheureusement réservées en amour avant qu’elle ne puisse s’éveiller à des façons plus pragmatiques de réaliser et gérer des contacts amoureux plus sains et ancrés dans le réel.

 

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