Le politique de l’intime et l’abîme, l’extériorité n’est pas un objet – Par l’essayiste Hella Ahmed, 03/02/2025

(Par Hella Ahmed) Retenir, contenir à tout prix, obliger un dialogue contrôlé pour dénaturer le sens d’un réel échange, s’imaginer impertinemment un droit incontestable de direction, vilipender l’indépendance d’une présence immense: on en oublie presque, du haut de son escalier de réputation gonflée, que l’extériorité dépasse la simple matérialité et l’objectivité. On ne pourra jamais posséder l’autre dans sa totalité, alors pourquoi estimer pouvoir le réduire ? On sait bien qu’il s’inscrit dans l’infini, non pas dans une catégorie.

La comparaison est déraison

Ceux qui se comparent sans cesse, cherchant ainsi à démontrer leur primauté, ne font que révéler leur manque de confiance et de conscience de soi. Il est puéril de se livrer à une compétition de personnalités. On devrait laisser son âme, son esprit, exprimer son meilleur, plutôt que de chercher à prouver sa supériorité sur un autre, objet de notre obsession, ou sur plusieurs, utilisés comme des projecteurs de laideur ou d’échec pour se rehausser dans le regard des spectateurs par contraste.

Pour s’agripper à une existence, rongé par l’envie tout en clamant un contentement et une fierté flamboyants, il faut n’avoir que peu de sincérité à offrir, et exposer inlassablement une façade façonnée de hargne, tantôt criarde, tantôt dissimulée. C’est avec une beauté volée que ce tout est enrobé pour séduire les avides de spectacle, quel qu’il soit, et émouvoir les naïfs qui ne voient pas au-delà des apparences. Les adeptes de cette méthode sont incapables de trouver la lumière en eux-mêmes pour la vendre et la revendre. Leur nature vindicative est celle de l’aigreur du repu qui veut voir le monde d’autrui s’effondrer à ses pieds, comme un être complexé qui déteste l’indépendance de celui qui sait créer de la magie et briser l’ennui.

Libertinage incongru

Certains couples qui se disent ouverts (qui ont décidé d’un accord commun d’avoir des liaisons sexuelles extra-conjugales, chacun de son côté) peuvent en effet être assez toxiques (et je souligne « certains », pas tous), car ils échouent en fait à comprendre ou à s’engager sincèrement dans l’éthos de leur mode de vie. Ils s’aventurent dans des relations sexuelles avec d’autres, mais nourrissent en même temps la peur profonde qu’un étranger puisse perturber leur lien romantique soi-disant indestructible avec leur partenaire principal.

Ils pourraient percevoir comme une menace ou une source de frustration des individus qui n’ont pas sollicité leur attention, tombant donc eux-mêmes amoureux sans le vouloir, pour finir par chercher une connexion à la fois platonique et profondément romantique où ils exigent tous les avantages. Ils demanderont des sacrifices, de l’amour, de l’attention et de la loyauté, sans offrir grand-chose en retour, croyant que leur relation principale et leurs escapades sexuelles soient les seules dans lesquelles il faille sincèrement investir.

Ils pourraient aussi vous en vouloir de vous aimer ou parce que leur partenaire s’intéresse sérieusement à vous, pour manquer ainsi de sensibilité dans la manière dont ils envisagent votre liberté et vos émotions. Être égocentrique n’aide guère à faire fonctionner ce mode de vie avec succès. L’extériorité n’est pas un objet. Comment peut-on prôner la liberté sans veiller à ce que cette idée ne se mue pas en une nouvelle forme de contrainte ou d’attente? Parfois, l’immaturité et la dissonance cognitive vont de pair.

Politique, intime, abîme

J’ai l’impression qu’en politique, c’est un peu la même chose, on imagine des règles pour soi et les autres que l’on n’applique pas soi-même. On fait des projets pour contenir l’infini au nom d’une identité maladroitement déterminée, il n’y a surtout pas d’excuse à faire pour protéger la vision d’un leader qui peut tout se permettre. C’est dans un groupe clos, avec chacun son style, que l’on décide au nom du tout et de tout un chacun, que les stratégies s’improvisent pour influencer et gagner (en renommée et financièrement), pour exploiter le bruit comme le silence. Dire une chose et faire son contraire, c’est toute une dérision, il y a des droits qui ne servent qu’à protéger les droits de ceux qui y ont droit, unis par les liens du privilège roi.

Et puis, il y a les collaborateurs dans le secret, mitigés bien qu’au courant du mauvais, qui parfois ont un regain de conscience, mais surtout jubilent en voyant l’exigence de l’arrogance détruire l’intelligence mise au coin, par envie et vengeance hors contexte. Et il y a le combat, la résilience, la colère et la douceur ivre des exilés de la terre du mérite, isolés sur place, dénigrés. L’abîme est un tatouage, une histoire de cœur en naufrage, celle d’une raison qui trouve malgré tout un rivage pour exister après avoir tant résisté.

La hiérarchie des désirs

L’intimité est une histoire louche quand il n’y a pas de respect de la diversité, que l’on ne voit pas que l’autre n’est pas un jouet à utiliser et à casser, que l’on ne comprend pas que le consentement est crucial en relation, qu’elle soit amoureuse, sexuelle, amicale, professionnelle ou politique!

On ne contraint pas autrui à s’allier par la manipulation quand on invoque la raison, la fortune et l’union, sauf à être malhonnête et peu pertinent. « Le désir et l’argent », tels sont les moteurs du monde; le désir matérialiste transformant le corps en objet à posséder. Désirer l’esprit, qui devient une mine d’or à exploiter, s’approprier une essence qui confère sens et résonance, l’instrumentaliser pour du pouvoir. Désirer la victoire sans concessions, c’est établir son propre système au sein d’un système que l’on voudrait pour tous le même.

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