
Pouvons-nous réellement aimer et être aimés?
(Par Hella Ahmed) C’est une philosophie dépassée que de croire que tous les humains sont faits du même moule et que nous ne devrions pas renier en nous-mêmes ce que nous détestons profondément chez autrui, y compris chez ceux qui nous blessent et bafouent nos limites. Le narcissisme est un concept qui touche à notre nature, à notre développement et à notre évolution, mais tous les esprits ne sont pas câblés de la même manière. L’autisme et la psychopathie, bien distincts l’un de l’autre, illustrent parfaitement ces disparités naturelles qui peuvent être renforcées ou au contraire apprivoisées pour améliorer les interactions sociales, grâce à l’éducation et à des expériences structurées. L’éducation, tout comme les atmosphères environnementales qui façonnent les traits de personnalité — des bases biologiques aux origines, en passant par diverses trajectoires, prédispositions naturelles et le cours du développement — diffèrent considérablement.
Nous sommes mieux informés
Une tendance marquée dans un profil comportemental nous révèle ce qui se joue sur un continuum et nous renseigne sur la régulation émotionnelle et les mécanismes d’adaptation. Il convient aussi de garder à l’esprit que « résilience » et « adaptation » sont deux notions distinctes, bien que toutes deux dépendent d’« options données » (je vous laisse approfondir vos propres recherches à ce sujet). Par « données », j’entends une aide concrète et directe offerte par autrui, ou encore des possibilités offertes par un environnement propice au progrès et au changement. Car en temps de guerre, par exemple, le stress et l’hypervigilance dominent ; endurer et lutter pour survivre deviennent indispensables, tout comme cela se produit lorsqu’on est enfermé dans une relation abusive, membre d’une communauté recluse, ou pris dans les filets d’une secte usant de manipulation mentale et de contrôle coercitif.
Nous sommes tous, à divers degrés, des narcissiques, mais la « déconnexion émotionnelle » qui accompagne un égoïsme extrême, le besoin de contrôler autrui, la quête de profit par l’abus, et le penchant à tirer du plaisir en observant la douleur ou la défaite d’autrui (particulièrement des cibles sciemment sabotées) sont les marques d’un narcissisme exacerbé propre aux personnalités toxiques. Bien que le fait d’être une personnalité toxique soit toujours lié à un narcissisme extrême, l’intention de nuire n’est pas nécessairement présente — ou bien elle existe sous une forme « infantile », distincte de la « déconnexion émotionnelle » de l’individu persistant et pragmatique, qui demeure le plus souvent parfaitement maître de lui lorsqu’il ourdit ses plans pour asseoir sa domination.
Dépendance malsaine et mentalisation
Discerner les états intérieurs d’autres êtres humains — et parfois les leurs propres — surtout en temps de crise, peut s’avérer extrêmement ardu pour les personnes dépendantes dont la mentalisation est inefficace. Elles ont souvent tendance à rejeter sur autrui la faute de leur propre détresse émotionnelle. Marquées par une manière singulière de ressentir l’abandon, elles cèdent rapidement à la panique dès qu’elles redoutent un « vide relationnel ». Les personnes avec lesquelles elles ont besoin de rester proches ne sont parfois pas disponibles, des contretemps surviennent, et tout cela peut déclencher une crise. Parfois, une relation entachée de graves malentendus, impossibles à dissiper aisément en raison de problèmes distincts de part et d’autre, finit par plonger la personne dépendante dans une détresse émotionnelle intense et continue. N’oublions pas que tous les partenaires impliqués peuvent partager cette même particularité de dépendance, rendant une communication saine encore plus difficile à instaurer.
La régulation émotionnelle qui repose sur une validation constante et une rassurance indispensable est en lien avec certains aspects immatures du fonctionnement. Le lien émotionnel doit être sans cesse ravivé et apprivoisé; une interaction apaisante devient le remède souverain à la douleur que leur cause régulièrement le fait d’être une entité singulière dans le monde. Je préfère l’expliquer de manière chirurgicale et mécanique plutôt que d’évoquer un trouble de la personnalité, car beaucoup se voient dire qu’ils souffrent d’une volatilité émotionnelle et auront probablement toujours besoin d’un guide pour démêler leurs propres sentiments et ceux d’autrui, les maintenant dans un mode de survie tributaire d’apports extérieurs et d’un système de soutien. Pourtant, il ne s’agit pas véritablement de traits permanents ; cela tient à un mécanisme inefficient2 qui peut être corrigé, à un processus vacillant qui peut être amélioré.
Créativité et individualité
Les experts en créativité savent combien il est crucial de stimuler la capacité à raconter des histoires (ce qui diffère de l’auto-narration centrée principalement sur soi) ainsi que la visualisation. Cela ouvre un monde plus vaste que le moi, le rendant accessible ; le personnage principal souffrant n’est pas toujours le « soi » blessé. Plus nous laissons de place à d’autres subjectivités dans notre imagination, moins nous restons prisonniers d’une boucle narcissique de souffrance sans issue. Nous sommes ainsi conduits à explorer un champ extérieur à nous-mêmes, qui devient néanmoins accessible grâce à une élaboration née de l’entrelacement fécond de l’imaginaire et du réel, jusqu’à ce que l’objectivité commence à dominer progressivement les récits.
Cette exploration, où l’intériorité accueille un extérieur partiellement assumé, fait d’émotions et de singularités que nous acceptons et laissons exister, nous rapproche de ce que peut signifier l’authenticité après une évaluation en retrait (qui mène à une communication fondée sur la compréhension et la coopération). C’est un processus qui affirme une séparation tout en conférant une indépendance au moi. Une individualité fièrement incarnée résulte de ce processus complexe que nous, en tant que spécialistes, pouvons aider à rendre fluide et léger, bien que certaines phases difficiles — très exigeantes sur le plan émotionnel — fassent toujours partie du chemin. En renonçant à l’idéal impossible d’un monde bienveillant qui nous rassure au besoin et nous sauve de la solitude, nous prenons conscience que rien ne va de soi et que nul n’est parfait.
L’espoir face à la destruction
Un narcissique qui élabore des plans sophistiqués pour dominer et blesser autrui témoigne, en réalité, d’une manière immature de se lier aux autres ; rabaisser et contrôler l’excite profondément. La communication fluide ne l’intéresse pas autant qu’elle l’exige, car elle impliquerait des concessions — prendre soin des émotions et du bien-être d’autrui deviendrait une nécessité, et le moi perdrait sa position démesurée, l’égoïsme étant incompatible avec un traitement équitable des autres.
Lorsque nous faisons face à quelqu’un qui estime n’avoir rien à revendiquer parce que tout lui est dû, nous observons le profil comportemental d’un narcissique qui se sent investi de droits et choisit délibérément le vice. Celui qui considère sa famille et ses proches associés — unis par des intérêts financiers et politiques communs (la misogynie étant aussi un puissant catalyseur d’amitié et d’intimité parmi les personnes aux tendances misogynes conscientes ou intériorisées) — comme des prolongements de lui-même voit généralement les autres humains, auxquels il a choisi d’accorder une certaine attention, comme des ajouts jetables.
Quand on ne respecte ni ne tolère la singularité de ses semblables, on les perçoit surtout comme des moyens, des utilités ou des formes abstraites à nommer et à utiliser à sa guise. En revanche, si l’appel à la bienveillance peut atteindre le narcissique dépendant, la connexion aux autres a le potentiel de devenir saine grâce à une mentalisation améliorée. Il existe une différence abyssale entre les individus toxiques qui tirent fierté de faire souffrir autrui et ceux, tout aussi toxiques, qui tentent de donner un sens à leurs sensations et à leur rapport au monde : elle réside dans la capacité à faire l’effort de se relier aux autres avec empathie et compassion.
Qui nous sauvera ?
Je pense que nous devrions plus souvent, lorsque la pression se fait sentir, poser ces questions : « Qu’attends-tu de moi ? Que veux-tu ? Que peux-tu offrir ? » et repartir de là. Si les réponses nous déplaisent, nous savons à quoi nous en tenir, et peut-être la négociation s’impose-t-elle. Si l’on ne répond pas faute de certitude, laissons le temps à la réflexion. Mais si l’on garde le silence pour nous maintenir dans la confusion, au service d’intérêts personnels et égoïstes, alors ce chapitre doit être clos. Si l’on refuse de respecter nos limites, c’est leur problème ; nul n’est tenu de se plier à ce qui heurte le respect de soi et des attentes légitimes.
Personne ne peut nous sauver du monde extérieur ni de nous-mêmes. Lorsque nos émotions se déchaînent comme une tempête, un soutien peut nous aider à traverser l’orage, mais il nous faut aussi apprendre à ne pas dépendre entièrement d’une autre mentalité ; nous devons édifier la nôtre. Chacun porte en soi un monde singulier. Les autres nous rencontrent pour nous aimer, nous blesser, ou simplement rester indifférents à notre bonheur comme à notre souffrance. Chacun de nous est une île de solitude. Nous sommes des navires en mer, et tisser des liens harmonieux peut infléchir nos trajectoires, nous ouvrant la voie à un bonheur profond.
Amour et connexion
Nos émotions sont entre nos mains, tout comme notre guérison. Il est indéniable que la solitude peut nous plonger dans une grande tristesse ; c’est pourquoi nous avons besoin d’amour, de connexion, d’un contact physique et spirituel apaisant. Mon conseil est de ne pas surestimer la vertu de la patience, de ne pas attendre indéfiniment sans un plan, en espérant que les choses finiront par s’arranger d’elles-mêmes, qu’un miracle viendra vous sauver et vous libérer. À force de manquer le train, on finit par mourir dans le silence, et nul ne se souciera vraiment du désespoir qui a éteint vos espoirs.
1- La mentalisation désigne la capacité des individus à réfléchir sur leur propre état d’esprit et à comprendre celui des autres. On considère que la mentalisation s’acquiert à travers un attachement sécurisant avec le soignant. Manuel Merck pour les professionnels.
2- Le traitement basé sur la mentalisation aide les patients à accomplir plusieurs choses : réguler efficacement leurs émotions (par exemple, se calmer lorsqu’ils sont bouleversés), comprendre comment ils contribuent à leurs propres problèmes et à leurs difficultés avec autrui, réfléchir à l’état d’esprit des autres et le comprendre. Cela leur permet ainsi de nouer des relations avec autrui empreintes d’empathie et de compassion. Manuel Merck pour les professionnels.

