L’usurpation lettrée: intertextualité sans texte et étrangeté d’emprunt (Le pillage en posture théorique) – Par l’auteure et essayiste Hella Ahmed, 10/01/2026 © Tous droits réservés

Le pillage en posture théorique

(par Hella Ahmed) Certaines personnes prétendent que leur méthode d’écriture – qui s’apparente en réalité à un simple chemin de contrefaçon – relèverait plutôt de l’intertextualité et de la transgression littéraire, cette « liberté ultime » de l’écrivain. Elles y ajoutent même la découverte de « l’étrangeté » de l’autre, censée fonder une forme d’amitié littéraire à travers l’intertextualité.

Mon propos est limpide : celui ou celle qui a eu recours à de multiples reprises au plagiat et tente de le justifier par cette rhétorique alambiquée ne sait en vérité rien et n’a rien à dire. La méthode qu’on cherche à enrober de concepts savants est d’une simplicité accablante : reprendre la structure et le contenu d’un texte d’autrui, y ajouter quelques modifications superficielles, dénaturer l’ensemble et y étaler ses propres intentions. Sans ce texte originel, la personne qui suit ce pattern n’aurait tout simplement rien produit. Il s’agit donc bel et bien d’une fraude.

Que penser de ces justifications fumeuses invoquant l’intertextualité, la transgression et l’étrangeté pour défendre l’indéfendable ?

Certains arguments avancés pour excuser le plagiat ou la contrefaçon ne sont pas seulement irrecevables : ils sont paresseux et intellectuellement malhonnêtes, surtout lorsqu’il s’agit d’une reprise quasi structurelle et substantielle d’un texte existant, agrémentée de quelques ajouts cosmétiques qui dénaturent l’original sans rien créer de véritablement nouveau. L’usage acrobatique de concepts littéraires ne résiste pas à l’examen lorsqu’il s’agit de masquer ce qui relève de la copie. Voici pourquoi :

1. L’intertextualité : un outil légitime, pas une excuse

L’intertextualité désigne la connexion intrinsèque entre un texte et d’autres textes, permettant à une œuvre de dialoguer avec le passé littéraire et culturel à travers des références, citations, allusions ou parodies. Elle enrichit le sens pour le lecteur qui perçoit ces liens et tisse ainsi un vaste réseau de significations où tout texte renvoie à d’autres (selon les développements théoriques de Julia Kristeva ou Roland Barthes, notamment).

Il s’agit d’un dialogue vivant : James Joyce dialogue avec l’Odyssée d’Homère dans Ulysse ; T.S. Eliot tisse dans The Waste Land un réseau dense de références mythologiques et littéraires. Cette pratique créative assume les influences, les transforme et produit du neuf, comme l’explique Eliot lui-même dans son essai « Ulysses, Order, and Myth » (1923), où il théorise la « méthode mythique » de Joyce comme un moyen d’ordonner le chaos de la modernité (1)

Mais prétendre que l’intertextualité autorise la reprise de la structure et du contenu essentiel d’un texte récent, personnel et non canonique, avec de simples modifications marginales, relève de l’abus de langage. Reprendre le squelette narratif d’un autre, ses idées maîtresses, et y plaquer quelques mots ou variations mineures n’est pas un dialogue intertextuel : c’est du recyclage paresseux.

L’intertextualité véritable suppose une transformation profonde qui apporte une valeur nouvelle ; elle ne se contente pas de superposer une couche superficielle à l’ancien. Quand l’absence du texte original rendrait impossible toute écriture de la part de l’emprunteur, cela constitue l’aveu même d’une dépendance parasitaire. 

2. La transgression littéraire : liberté, certes, mais pas anarchie

La transgression en littérature (pensons à Sade, Bataille ou aux surréalistes) vise à briser les normes pour explorer des territoires interdits, souvent dans une visée critique ou libératrice. Elle incarne une forme de « liberté ultime » de l’écriture, mais cette liberté s’accompagne toujours d’une responsabilité créative. Transgresser, c’est défier par l’innovation, non par la copie que l’on cherche ensuite à maquiller.

Dire que « la transgression » légitime le plagiat est un contresens. Où se trouve la transgression réelle lorsqu’on se contente de reprendre le travail d’autrui? Elle n’est certainement pas dans l’acte de copie, banal et conformiste par excellence. Elle réside plutôt dans le déni éhonté de la dette. La « liberté ultime » n’inclut pas le droit de frauder le travail d’un autre. En droit français, la contrefaçon consiste précisément en une reproduction substantielle sans autorisation ni transformation suffisante pour constituer une œuvre dérivée légitime. Invoquer la transgression pour dissimuler cela relève d’une rhétorique vicieuse. C’est comme si un faussaire déclarait : « Je transgresse les conventions pour inventer une nouvelle écriture. » Non, c’est juste de la copie.

3. L’étrangeté de l’autre et l’amitié littéraire : un détournement poétique assez vaseux

On touche ici à des notions plus philosophiques, peut-être inspirées de Derrida ou Levinas sur l’altérité et la rencontre éthique de « l’étrangeté de l’autre », qui pourrait ouvrir à une forme d’amitié ou d’accueil. Appliqué à la littérature, cela signifierait que s’approprier l’étrangeté d’un texte (le mien, par exemple) créerait un lien amical via l’intertextualité.

Mais soyons sérieux : cette application est grotesque. Rencontrer l’étrangeté de l’autre suppose respect et authentique dialogue, non appropriation dévastatrice qui efface et dénature l’original. Quand on « étale ce qu’on veut dessus » en dénaturant profondément le texte source, cela ne crée pas une amitié littéraire : cela relève de la colonisation textuelle. L’amitié littéraire implique réciprocité, non prédation unilatérale.

Relier cela à l’intertextualité pour excuser la contrefaçon revient à tordre des concepts exigeants afin de masquer un manque criant d’originalité. On agit ainsi quand on cache le vide derrière un jargon savant, dans l’espoir que la profondeur apparente fasse illusion. 

Style volé, concept loué 

Quand la personne qui copie répète le procédé à de nombreuses reprises, cela ne révèle pas un génie transgressif, mais une incapacité chronique à produire du neuf. Tenter d’instrumentaliser des outils d’enrichissement de la création pour les utiliser comme alibis face à un plagiat manifeste qui repose sur la reprise structurelle et substantielle d’un texte sans lequel rien n’aurait été écrit est ridicule. 

Enfin, prétendre « corriger » l’erreur existentielle de l’autre – qui ose revendiquer sa liberté d’écrire selon ses propres ambitions et d’être reconnue dans sa singularité –, la censurer pour prendre sa place et faire valoir sa propre « grande liberté », relève d’une rivalité maladive, voire d’une sur-identification dangereuse qui flirte avec une forme de conviction délirante.

1 . Le texte complet est disponible gratuitement en PDF sur plusieurs sites, par exemple ici : http://www.ricorso.net/rx/library/criticism/major/Joyce_JA/pdfs/TS_Eliot_Dial.pdf

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