Du soin à la souffrance : la thérapie qui trahit sa promesse

(Par Hella Ahmed) Dans le domaine de la santé mentale, toutes les approches ne se valent pas. Certaines, sous couvert de soin, maintiennent ou aggravent les difficultés qu’elles prétendent résoudre. La psychanalyse, notamment dans son usage historique et parfois contemporain de l’étiquette « borderline », en offre un exemple frappant. Il est urgent de promouvoir des pratiques pragmatiques, rigoureuses et orientées résultats, centrées sur l’autonomie, la régulation émotionnelle et l’amélioration concrète de la qualité de vie.
Le piège de la répétition et l’accompagnement sans fin
La théorie de la répétition, pilier de la pensée psychanalytique classique, postule que l’être humain reproduit indéfiniment des schémas issus de conflits inconscients, jusqu’à en prendre pleinement conscience. Cette perspective conduit souvent à un accompagnement indéterminé : le patient est invité à ressasser ses récits et ses émotions dans l’espoir d’une résolution qui peut tarder — parfois, dit-on, jusqu’au lit de mort.
Si cette démarche peut convenir à certaines personnes en quête d’une réflexion existentielle approfondie, elle devient problématique lorsqu’elle se transforme en stagnation. Au lieu de favoriser l’apprentissage et l’autonomie, elle risque d’entretenir la dépendance, la rumination chronique et l’autodestruction.
Lire : Quand l’obscurantisme s’invite en santé mentale (Financer la noirceur n’est pas un chemin vers la lumière!), 8 Juin 2026, Hella Ahmed.
L’etiquette « borderline » : une catégorie fourre-tout historique, mais des évolutions réelles
L’étiquette « borderline » (trouble de la personnalité borderline – TPL) a longtemps servi de catégorie fourre-tout. On y plaçait des personnes traversant des difficultés émotionnelles temporaires (ou plus persistantes pour différentes raisons), avec un trouble post traumatique, des survivants de traumatismes complexes, ou simplement des individus difficiles à accompagner dans le cadre thérapeutique. Plutôt que d’adapter l’approche à la réalité de la personne, on lui imposait parfois un récit théorique rigide justifiant le dénigrement, la confrontation répétée ou la provocation dite « thérapeutique ».
(Lire : Chacun sa peau: se libérer des images stigmatisantes en santé mentale,, 15 Novembre 2025, Hella Ahmed).
Heureusement, les connaissances ont évolué. Aujourd’hui, les meilleures pratiques reconnues (recommandées par les guidelines internationales) sont des approches structurées, limitées dans le temps ou avec des objectifs clairs, centrées sur la régulation émotionnelle, le développement de compétences et la stabilisation. La thérapie dialectique comportementale (DBT) de Marsha Linehan montre les résultats les plus solides sur la réduction des automutilations, des crises suicidaires et des hospitalisations. D’autres modèles, comme la thérapie basée sur la mentalisation (MBT) ou la schema therapy, intègrent également des éléments de compréhension des patterns relationnels tout en restant orientés vers des progrès mesurables et l’autonomie.
Ces évolutions vont dans le bon sens : elles sortent du flou interprétatif pour privilégier ce qui améliore concrètement le fonctionnement et la qualité de vie.
Le rôle problématique du transfert et du contre-transfert
C’est ici que le concept de transfert et de contre-transfert révèle toute son ambiguïté et son potentiel de violence. Sous prétexte d’explorer les relations passées, le thérapeute peut incarner les figures importantes de la vie du patient. Lorsque cette dynamique est mal employée, elle prolonge l’agonie émotionnelle au lieu de l’apaiser : fouille répétée des souvenirs douloureux, enlisement dans une intimité malaisante et maintien du cycle de la répétition.
Lire: La psychologie moderne : au-delà des concepts psychanalytiques historiques (Une psychologie résolument tournée vers l’avenir), 30 Juillet 2025, Hella Ahmed.
Lire: Le dialogue avec l’IA intègre la confrontation utile pour un soutien pragmatique, 8 Octobre 2025, Hella Ahmed,
Ce phénomène touche autant des thérapeutes simplement maladroits que d’autres, plus inquiétants, qui exploitent leur position d’autorité — une autorité suggérée, imposée ou autoproclamée — pour franchir toutes les limites. Le cadre protégé du cabinet devient alors un terrain propice à des dynamiques de pouvoir toxiques, voire à du harcèlement moral déguisé en soin. L’opposition du patient est souvent qualifiée de « résistance » ou de « provocation borderline », ce qui justifie la poursuite du cycle.
Et c’est dans la même logique, au cœur d’une conceptualisation et d’une pratique qui se prétendent centrées sur la santé, que certains manipulateurs parviennent à abuser le public par une médiatisation habile, en se présentant comme des sauveurs alors qu’ils sont foncièrement malveillants.
Des méthodes partagées avec les manipulateurs hostiles
En effet, il est frappant de constater que ces mécanismes — intrusion dans l’intime, provocation répétée des vulnérabilités, création de dépendance affective — sont exactement ceux qu’utilisent les manipulateurs, que ce soit dans la vie quotidienne, dans les sectes ou au sein d’organisations corrompues. Lorsqu’une personne en position de soin s’immisce délibérément dans la psyché de quelqu’un pour provoquer un effondrement « afin de le sauver ensuite », il s’agit d’une forme de harcèlement psychologique dont le coût en énergie mentale et en qualité de vie est considérable pour la cible.
Lire Le discours paradoxal au service de la manipulation mentale, 13 Février 2016,, Hella Ahmed.
Lire : Comment résister aux pervers narcissiques et psychopathes qui cherchent à nous briser, 5 Juin 2026, Hella Ahmed
Appuyer sans relâche sur les blessures ou les « boutons » émotionnels finit souvent par susciter une réaction agressive, laquelle est ensuite exploitée pour accuser et discréditer la personne. Une rupture radicale et une prise de conscience peuvent alors survenir : la victime de pseudo-thérapie met fin à la relation toxique et réinvestit son énergie dans des approches réellement bienveillantes et efficaces. On observe d’ailleurs que, lorsque la thérapie est imposée par le système tout en étant abusive et contraire à sa finalité première, beaucoup de personnes simulent la soumission le temps de s’en extraire. On ne peut en effet se respecter soi-même tout en créant un lien de complicité avec une agression qui se fait passer pour du soin.
Au-delà des enjeux financiers et de l’empathie de façade
Ces pratiques persistent également pour des raisons économiques. Les systèmes de financement privilégient souvent les praticiens déjà bien installés et orientent les fonds vers des recherches qualitatives pas toujours pertinentes, aux approches dépassées, plutôt que de les diriger vers des démarches réellement bien intentionnées et efficaces. On contribue ainsi à préserver des monopoles et des modèles qui rapportent durablement à certains stratèges, pas forcément habiles mais bien placés, au détriment d’une véritable efficacité.
L’empathie devient alors un simple outil de communication plutôt qu’une qualité profonde et authentique. La véritable empathie n’est pas un luxe réservé aux bien nantis ; elle constitue la base même du soin. Nombre de personnes confrontées à la précarité la manifestent d’ailleurs avec plus de sincérité que certains professionnels protégés, qui affichent une empathie souvent théâtrale.
Lire : De l’empathie ostentatoire à l’empathie sincère (la saturation mentale dans le domaine de la santé mentale (2)), 21 Juillet 2025, Hella Ahmed).
Un thérapeute, quel que soit son titre, son revenu ou son bureau, n’exerce aucune autorité sur le patient, le client ou le peuple. Il n’est ni supérieur ni détenteur d’une vérité absolue ou d’un quelconque droit réinventé. Derrière la hiérarchie et l’illusion de méritocratie se cache trop souvent une hypocrisie structurelle : son rôle unique est d’accompagner, avec compétence et bienveillance authentique, vers plus d’autonomie et de bien-être concret — régulation émotionnelle, reconstruction de la confiance en soi, réinsertion sociale et professionnelle.
Conclusion
Sortir de ces dynamiques toxiques passe par une prise de conscience radicale : refuser la répétition infinie, poser des limites claires et choisir des approches plus humaines, intelligemment structurées, empiriquement étayées, dont le succès se mesure à l’aune de l’amélioration tangible de la vie des personnes accompagnées. Il ne s’agit pas de rejeter toute forme d’introspection ou de thérapie, mais d’exiger des pratiques qui respectent la dignité humaine et favorisent un réel empowerment.
Lire : La saturation mentale dans le domaine de la santé mentale, 13 Juillet 2025, Hella Ahmed.
C’est en réorientant les ressources vers ces méthodes qui priorisent sincèrement la santé, plutôt que des dogmes et des empires financiers sans impact positif réel pour la majorité, que l’on pourra offrir un véritable soutien psychologique digne de ce nom.
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