« Je t’écris du ventre de la connerie » – Histoire courte par l’écrivaine et poète Hella Ahmed, 13/07/2026 © Tous droits réservés

Une sale histoire qui n’en finit plus!

Une histoire courte

Mon père, je confesse mon bonheur et ma joie. Je t’écris du ventre de la connerie, j’ai tout avalé et j’en suis ravie. 

Oui, je suis une mégère accomplie ; ma science, c’est la perfidie. Sadique, je gratte, je creuse le bobo et le regarde en jubilant. J’ai la plus belle des peaux : celle d’une pseudo-soignante, j’ai cet amour radical de l’intruse égoïste déguisée en mielleuse qui veut « aider ». Je me suis construit une carrière en manipulant tout le monde, surtout ceux qui ne pouvaient pas se défendre. Du moins, c’est ce que j’ai cru durant une grande partie de mon jeu de Monopoly. J’ai beaucoup gagné, j’ai obtenu tout ce que je désirais… mais je veux plus. Bien plus.

Je m’explique. J’ai décidé de voler la vie d’une écrivaine. J’étais jalouse à en crever d’elle. J’ai vu sa plume fleurir, son audience grandir, et j’ai cru en mourir d’envie. Tout a basculé quand elle a publié son premier livre qui regroupait les textes qu’elle avait partagés sur son média durant quelques années. Je me suis dit que j’allais faire exactement la même chose qu’elle désormais : suivre chacun de ses mouvements, copier chacune de ses stratégies, comme un démon collé à sa peau.. 

Utiliser sa visibilité, son image, son réseau, son savoir, ses écrits, sa poésie, sa magie. Devenir elle, et faire croire que j’étais mieux, mille fois plus belle à l’intérieur, digne de recevoir tous les éloges qui lui revenaient de droit. On m’a aidée, évidemment, pour ce plan machiavélique : beaucoup de gens, des Français surtout, mais aussi ces copines adeptes de la médisance, du sadisme et du ricanement. 

J’ai donc commencé à réécrire par-dessus tous ses textes, en plagiant tout bonnement les idées et les structures, avec bien sûr l’intention que cela se voie. Que l’on sache que j’étais en train de prendre, de vandaliser, et de lui donner une leçon d’humilité ! Comment osait-elle donc briller et attirer tant d’attention dans des milieux que je considérais comme mes territoires acquis et exclusifs : la littérature et la santé mentale.

Ma conviction était en béton. D’ailleurs, je n’ai pas fini ma connerie : je continue à exceller dans l’art de piller et de simuler le déni. J’ai donc commencé à tout copier et à habilement saccager en même temps, puis à publier dans un quotidien très visible. Mes complices du cirque m’ont offert cette occasion en or de rejoindre un grand public. Et oui, c’était vraiment la bonne conjoncture, car ma victime était déjà persécutée par des mafieux misogynes, insultés dans leur ego par son talent — des vampires comme moi, mais plus virulents, car avec beaucoup de puisants alliés, capables de surveiller de près et d’étouffer leurs proies. 

On pouvait amplement constater que la guerre était difficile à mener pour cette pauvre prodigieuse que je méprisais, et cela me procurait un plaisir sans fin. C’était l’occasion parfaite d’entamer l’offensive, de la dévorer, de la finir petit-à-petit en aspirant ses parcelles d’identité pour me les incorporer, de placer mes pions et d’user d’une panoplie de stratagèmes pervers pour arriver à mes fins en m’amusant tellement. Combien d’énergie lui resterait-il pour me combattre, ainsi encerclée par tant de délinquants méchants et effrayants ?

Puis soudain, j’ai eu ce coup de génie quand elle a publié un texte sur le premier amour de sa vie et ce qu’il lui avait appris. J’ai décidé de faire exactement la même chose pour lui voler sa réussite, lui voler la vedette, tourner l’attention vers moi en me servant de sa visibilité et de son marketing par association obligée. Cette fois, ce serait avec un roman, une sorte d’essai hybride. J’allais en faire mon festin, tout en faisant semblant d’être la stratège qui répare l’atmosphère avec sa douceur, alors que je ne suis mue que par l’envie et l’avidité.

Mon plan était parfait. Comme j’avais été gravement malade, j’avais quêté l’empathie et le soutien de tous. Quelle belle âme, n’est-ce pas ? Avoir tant souffert et venir s’offrir en réparatrice, alors que le seul but était d’exister à travers une autre. Car je n’ai rien de spécial à offrir. Aspirer sa substance pour briller et devenir célèbre et riche était mon vrai destin, étant donné que je ne sais rien en psychologie et que je n’ai que deux références en philosophie — Ricoeur et Husserl — dont je n’ai quasiment rien lu. 

Mon mari et mon ami éditeur allaient m’en écrire une bonne partie, de ce livre culte, sachant que je ne suis ni vraiment écrivaine ni chroniqueuse capable. Je ne sais pas vivre : je manipule, je suscite la pitié, je fais du chantage émotionnel, je joue à la bonne sœur sacrificielle. Je retourne tout, je rajoute couche après couche sur ma maladie, mes bonnes intentions, mon originalité fantasmée, et surtout je plagie pour me faire publier.

Je suis malicieuse et vicieuse. Je me regarde dans le miroir si fièrement : apte à manigancer si adroitement, si calmement, à jouer au déni et à l’arrogance à la fois lorsque confrontée, à toujours avoir des suiveurs, des pervers et des ignorants pour m’aider. Je trouve personnellement que c’est de toute beauté. 

J’ai donc écrit ce roman sur un disparu, et j’ai passé mon temps en entrevue à répéter que je lui avais tout donné. Vous savez, les gens qui ne sont plus là pour répondre, on peut les utiliser et les instrumentaliser à loisir : ils ne vont pas sortir du brouillard pour vous sommer d’arrêter de les salir avec vos attentes et votre rentre-dedans. Je lui ai donc volé sa vie à lui aussi. Et bien entendu, comme il était atteint d’une grave maladie mentale, même s’il avait pu revenir pour se faire connaître et s’exprimer, qu’aurait-il dit de convaincant ? Je suis supposément la voix de la raison qui s’occupe de ceux qui n’ont plus de discernement.

Je manipule tout le monde : les médias, le public, mon conjoint si protecteur. Vous savez, nous les femmes mariées pouvons nous permettre de voler ou de détruire la vie d’autres femmes qui nous obsèdent et que l’on envie. Nos hommes nous protègent quand on pleure après avoir essuyé une riposte de leur part. C’est tout à fait normal. Ils sont là pour nous soutenir face à la maladie et nous épauler durant les épreuves de la vie, dont celle-ci. Ils nous aident à gérer nos émotions : alors on pleurniche, ils se souviennent de nos souffrances lorsqu’on a donné naissance et traversé les tempêtes du corps. Ils ne posent pas de questions, surtout quand nos mauvais coups leur permettent d’avancer dans la vie sur le plan financier et celui du statut. 

Ils ne peuvent pas nous quereller pour avoir adroitement fraudé afin de garantir la sécurité, le prestige et les finances grossies de notre famille. Au contraire, ils nous sont même redevables, les larmes aux yeux. Ah, l’argent fait le bonheur. Les douleurs de ceux que nous sabotons jour après jour n’ont aucun poids sur la balance. Nous passons notre temps à raconter que nous sauvons quasiment toute l’humanité avec nos grands cœurs et notre dévouement envers la communauté. Nous savons manœuvrer et calculer nos intérêts.

Je suis une peste vivante, j’en suis si contente. Tout s’est passé exactement comme je l’avais planifié et bientôt je vais publier un autre livre et faire ma tournée. Ce sera ma revanche sur cette pauvre magnifique femme que je déteste tant, que j’ai empoisonnée année après année et qui a osé tout débunker de ma supercherie et obstinément s’y opposer.

Elle n’est pas morte de chagrin comme je le voulais, elle n’est même pas suicidaire, j’en suis bien étonnée. Mais j’ai un titre qu’elle n’a pas, donc je vais continuer à abuser. Mon mari, mon éditeur et toutes ces intéressées que j’ai endoctrinées, qui veulent aussi la dévaluer et la dévorer, seront autour de moi pour faire la promotion de mon glorieux verbiage. Bien sûr qu’on me soutiendra avec foi.

C’est un joyeux poulailler, on picore, on picote. Nous sommes choyées et pistonnées, et on se cachera toujours derrière la bannière de la moralité pour abuser en toute tranquillité. C’était si drôle quand je faisais référence à ce fameux doctorat que je n’ai pas pour me poser en légitime experte en psychologie, et je ne suis même pas chargée de cours à l’université, même si c’est ainsi que le quotidien très lu me présente aux lecteurs et aux familles de donateurs.

Mon délire continue. Moi je peux faire face à tout, je n’ai pas mes compatriotes français aux trousses vu que je ne suis pas la source. Je n’ai pas à me cacher pour ma sécurité, au contraire je peux tout subtiliser à mon esclave proclamée et poser les gencives à l’air face à la lumière. La vie est belle pour moi et pour toutes les personnes qui ne savent pas être elles-mêmes et qui volent la peau d’une autre qui n’a que son esprit et sa plume pour se défendre. 

Elle ne fera aucun saut quantique. Sa vie ne changera pas, elle ne m’échappera pas. Il y a peu de chances qu’un chevalier vaillant surgisse pour la secourir et lui offrir une existence aussi riche et protégée que la mienne. Son destin est enchaîné à mes envies et à mes lubies. Je continuerai à exploiter sa productivité et à la narguer comme la sadique invétérée que je suis. 

On m’a donné une médaille, n’est-ce pas ? Après deux ans à peine de ce jeu-là, ça veut dire : continue, on aime l’injustice et tu en es la fière représentante. Qui est-elle pour vouloir s’enrichir de cette façon ? Avec son propre cerveau et son réseau ? Non. Nous réquisitionnons et nous partageons entre bien placés qui font de l’empathie une mise en scène qui rapporte des millions et des prix. 

Je t’écris du ventre de la connerie et je n’ai pas fini. La rentrée s’avère fructueuse et en janvier je vais encore me vanter d’être une littéraire acclamée. D’ici là, je continue à copier ses idées et à tout mélanger. Je vais encore et toujours m’agglutiner et absorber les créations littéraires et les textes intéressants de celle qui n’a pas besoin de moi pour exister. Entêtée, je vais persister à m’approprier ses réussites et à lui interdire d’avoir une identité distincte.

Tout cela me procure tant d’excitation dans la vie. Quand je puise chez elle, je suis une femme bénie et accomplie, j’adore jouer au déni en faisant face au vide que je personnifie. 

Je suis si heureuse, mes pays m’ont tout donné et ça ne fait que commencer. Oh le karma, le karma, c’est n’importe quoi. Les sorcières, j’y crois parfois, mais qui est-elle pour avoir du pouvoir de cette façon-là ? C’est non, je ne lui en accorde pas. Et si je tombe à nouveau malade, ce sera une petite grippe, pas plus, car j’ai beaucoup de plaisir dans la vie et c’est le secret pour rester en santé. Je lui ai tant empesté l’atmosphère que c’est sûrement elle qui va finir par craquer. Moi, je suis patiente dans le confort, j’attends sa fin dans la faim.

Ma fixation pathologique va durer, c’est toute ma carrière mensongère qui en dépend. Je laisserai ma trace en arrachant sa place à une autre, je n’ai pas d’autre choix. Ma rengaine est vilaine et je ne sais pas faire autrement.

Mon père, je t’écris du ventre de la connerie, j’ai tout avalé et j’en suis ravie. Ne me pardonne pas, je m’en contrefiche, tu vois.

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