Entre manipulation, illusion et blessures silencieuses

(Par Hella Ahmed) Sans encore recourir au terme de « pervers narcissique », qui décrit pourtant avec justesse cette grande habileté à manipuler autrui pour maintenir un sentiment de contrôle et faire en sorte que tout tourne selon sa volonté – et bien sûr à son avantage coûte que coûte –, l’égoïste se définit avant tout par cette préoccupation exclusive de soi. Celle-ci peut inclure ses proches, bien souvent aux dépens des autres.
L’égoïste sait simuler la sympathie, voire la connaissance et la compétence. N’est-ce pas en effet ingénieux de parvenir systématiquement à s’approprier les réussites d’autrui pour paraître brillant et ne jamais sincèrement se remettre en question ? Derrière cette façade se cache un besoin vital de vampiriser les autres pour exister, un plan d’action visant une réalisation de soi à la fois piètre et fausse.
Les visages de l’égoïsme
L’égoïsme ne se manifeste pas de la même manière selon les contextes : professionnel, familial ou amoureux. On peut bien sûr l’être dans toutes ces sphères à la fois, ou seulement dans l’une ou plusieurs d’entre elles. Il importe cependant de comprendre que certains traits essentiels peuvent faire surgir ce comportement de manière soudaine ou progressive, dans un domaine où il ne s’était jusque-là pas exprimé.
Par exemple, sans en faire encore un trait de personnalité figé, on peut considérer le manque de gratitude comme un écart qui échappe régulièrement à la conscience de celui qui l’exhibe. Il protège farouchement un écosystème centré sur son confort personnel, revendiqué comme un droit permanent et sans remise en question possible. Le sacrifice de l’autre ne semble ni lui poser problème ni susciter chez lui la moindre inquiétude quant à la dépense énergétique, la charge mentale ou les coûts émotionnels et financiers qu’il impose.

La toxicité professionnelle
Dans le domaine professionnel, cet égoïsme prend la forme de concurrence déloyale, de supercheries destinées à se faire valoir comme supérieur, et, dans les cas les plus graves, d’abus très dommageables pour les victimes. Les répercussions sont à la fois professionnelles et personnelles, avec un impact financier et psychologique souvent considérable. Usurpation, intrusion, fraude (notamment intellectuelle) et contrefaçon en sont des manifestations courantes.
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L’arrogance des fortes personnalités narcissiques peut franchir toutes les limites tout en continuant à bénéficier de soutiens, fréquemment motivés par des intérêts financiers. Il s’agit alors d’associations peu scrupuleuses qui, loin de susciter l’indignation générale, voient parfois les victimes blâmées par de pseudo-humanistes glorifiés – véritables tyrans acclamés par une foule complice.
Famille et amitiés : rivalités et sacrifices à sens unique
Au niveau familial, on observe toutes sortes de guerres de loyauté, de rivalités et de querelles d’argent, notamment autour des héritages. Dans certaines familles dysfonctionnelles, certains membres sont systématiquement mieux traités que d’autres, considérés avec plus de délicatesse ou de respect. Que ce soit en fonction d’un statut social ou d’une réussite matérielle obtenue à l’âge adulte, ou parfois dès le plus jeune âge pour des raisons ni logiques ni justifiées, certains sont placés sur un piédestal sans que cela repose sur un fondement solide.
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En amitié, tout le monde connaît l’histoire de celui ou celle qui se pose en protecteur serviable et finit par devenir l’esclave moqué derrière son dos. On pourrait reprocher à la victime d’avoir elle-même encouragé ce penchant en soutenant ses amis sans rien attendre en retour. Pourtant, il n’est pas vrai que quiconque est porté à abuser de ceux qui l’aiment, à moins d’être foncièrement égoïste et de tirer une satisfaction profonde – parfois même sadique – à profiter des autres ou à les rabaisser pour son propre confort et sa joie.
L’amour égoïste : entre illusion et blessure
Dans l’amour, l’égoïsme se révèle particulièrement insidieux, car il se pare souvent des atours d’un sentiment sincère. Nombreux sont ceux qui proclament un amour profond tout en privilégiant systématiquement leurs besoins, leur confort et leur ego au détriment de l’autre. Ils traitent leur partenaire (ou la personne dont ils convoitent le cœur) comme un accessoire destiné à combler leurs attentes, sans réciprocité réelle. Lorsqu’ils sont confrontés au rejet ou à l’éloignement, ils se sentent blessés ou offensés, incapables de reconnaître la douleur qu’ils ont eux-mêmes infligée. Cet égoïsme amoureux puise fréquemment ses racines dans l’insécurité, l’immaturité émotionnelle ou un sentiment de droit acquis, et peut prendre une forme plus toxique chez les personnalités manipulatrices qui tirent une satisfaction de leur domination. Pourtant, être égoïste et amoureux n’est pas incompatible : cela reste simplement un amour incomplet, unilatéral et, à terme, destructeur.
Lire : Peut-on être égoïste tout en aimant? 16 Juin 2025, Hella Ahmed
Lire : L’amour vaut-il le sacrifice du bonheur? (Biologie, mentalité et authenticité), 27 Mai 2024, Hella Ahmed.
Ce schéma peut-il être brisé ? Oui, mais à quel prix ? Le changement exige un véritable choc, une introspection douloureuse et le démantèlement d’habitudes profondément ancrées. Pendant ce temps, la personne négligée peut porter une blessure durable, mêlée de regret et de ressentiment. Lorsque l’égoïste commence enfin à évoluer, il arrive que l’autre ait déjà tourné la page. Dès lors, la question fondamentale surgit : l’amour vaut-il le sacrifice de son propre bonheur ? L’amour véritable devrait apaiser et enrichir, non devenir un terrain de jeux manipulateurs, de dépendance hormonale ou de revanche. Il gagne à être vécu dans la quiétude, l’attention mutuelle et le respect, loin des drames inutiles et des luttes de pouvoir. Sacrifier son bonheur au nom d’un amour égoïste, c’est risquer de voir son âme se flétrir.
Conclusion
Au final, s’attendrir face aux gens égoïstes n’est pas impossible, mais cela relève bien souvent d’une dangereuse illusion. Leur capacité à simuler l’empathie, l’amour ou la bienveillance rend la distinction difficile, et la pitié qu’ils suscitent peut nous conduire à excuser l’inexcusable. Pourtant, comprendre les mécanismes de l’égoïsme – dans le couple, la famille, l’amitié ou le travail – nous invite à une vigilance lucide plutôt qu’à une indulgence aveugle.
Lire : La meilleure version de vous-même : demeurer et devenir soi, 23 Jullet 2025.
L’amour, qu’il soit romantique, filial ou amical, ne saurait s’épanouir dans la vampirisation de l’autre ni dans le sacrifice consenti de son propre bonheur. Cultiver sa conscience de soi, reconnaître sa valeur et refuser les dynamiques unilatérales reste le seul chemin vers des relations authentiques. Car l’égoïsme, même lorsqu’il se drape de séduction ou de souffrance, finit toujours par révéler sa nature : un appauvrissement mutuel où personne ne sort véritablement gagnant.
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