Qui boit l’encre toxique ? – Histoire courte par l’écrivaine et poète Hella Ahmed, 07/09/2026 © Tous droits réservés

Parler de réparer quand on aime saccager

(Par Hella Ahmed) Me revoilà à vous expliquer mes méthodes machiavéliques. J’ai passé l’été à contribuer à soigner une amie qui avait perdu une amie ; nous nous sommes liguées contre ma victime, comme durant la saison précédente de notre émission éprouvante pour elle et jubilatoire pour nous l’été d’avant, à malmener en ondes ses productions et à ricaner avec grande effervescence et joie. Le but était de faire notre argent en utilisant et en ridiculisant tout ce qu’il y avait de bon dans ce qu’elle écrivait et publiait, pour l’annuler et lui enseigner la modestie face à l’insolence des consacrées bien payées. Les vedettes classées « crème de la crème » par nos collègues à l’aise.

C’était très comique jusqu’à ce que cela devienne assez dramatique. C’est-à-dire que cela s’est su que nous obsédions sur la même personne et que nous étions vautrées dans notre haine sous des airs de saintes, avec une cour de récréation auprès d’un média traditionnel pour faire de la concurrence déloyale et saper le moral de cette femme, en faisant mine d’avoir une attitude positive et éthique en général et face au monde des idées.

Nous exhibions de façon habile notre malveillance et nos mesquineries vis-à-vis de notre cible, rabâchant notre engagement envers un bon climat social, juste et honorable. Bref, nous étions des gamines méchantes sans pitié, à saboter une autre personne pour s’amuser, se mettre de l’avant et se remplir le compte en banque dans la bonne humeur égoïste.

Mon amie raconte maintenant qu’il s’agissait de « jeu de réparation », pour sauver ma peau, et quand même pas mal la sienne, vu que tout ce stratagème pourri était mon idée au départ, puisque je suis obsédée par cette femme brillante et originale sur laquelle on s’acharne depuis bientôt cinq ans déjà, car je veux être chroniqueuse et poète en me servant d’elle exclusivement, n’ayant moi-même presque rien à dire, ma poésie étant quasi inexistante.

À présent, presque tout le monde est au courant de mes fraudes intellectuelles, de mes plagiats répétés et de ma fixation pathologique envers celle dont je veux vampiriser la substance tout en me posant comme maîtresse des lieux du savoir en santé mentale, alors que je suis malsaine, bien incapable de savoir ce qu’il faut pour être un humain décent qui ne souhaite pas la ruine de son prochain. Et cela se sait aussi qu’il s’agit à la base de ma jalousie maladive et de mon côté mafieux ou bully où il est question de s’approprier de force ce qui revient à l’autre ou de le raturer, et ce, par violence sournoise et par manque de savoir-vivre face aux autres écrivains et écrivaines. Je ne connais pas les limites, je les refuse quand il s’agit d’elle surtout que je veux avaler, pas de tous parmi lesquels je me retrouve à certains événements. Je m’y traîne fière d’être une perfide qui sévit en toute liberté, protégée et même endossée par des femmes dépassées inquiètes pour leur statut de proclamée supériorité intellectuelle et professionnelle.

Et bien effectivement, elle ne m’a rien fait de mal en brillant par sa créativité et ses connaissances acquises : les études, l’expérience et une curiosité saine. Je suis envieuse, car je ne suis pas comme elle et pourtant je veux obliger les gens, dont elle, à être comme ce que je veux qu’ils soient, sachant que c’est impossible pour eux d’accepter mon ingérence et mon sadisme. Au final, je veux les annuler ; j’aime annuler ce qui me possède par sa brillance, alors que je reste aux aguets pour absorber et jouer au déni avec arrogance vertueuse. Je me trouve antipathique, et me voilà maintenant engagée dans un nouveau cinéma qui me permet de me vanter et de me poser en supérieure. Je parle du papier que les gens ont la chance d’acheter avec mes mots dessus, dans une librairie, le livre, oui des livres réels, pas des formats numériques, comme si l’habit faisait le moine, et que des mots dérobés, dénaturés, puis soigneusement emballés et signés du nom d’une faussaire pistonnée, devenaient soudain précieux et savants à profusion.

Oui, je pille, je défigure l’œuvre d’une autre, je la publie dans un journal en ligne, je réunis mes massacres avec mon éditeur partenaire de la fraude organisée, et nous publions un livre avec ce contenu subtilisé et trafiqué, grâce à elle. Je tartine dans les médias en disant que rien n’égale la lecture d’un livre digne de ce nom — le mien — qui ne peut en rien se comparer à ses écrits disponibles en ligne. Je suis une main tordue, je tords les choses et je les revends à mon nom en me prétendant originale et digne des éloges du vrai sur papier, vendu en librairies. Ce qu’on aime se dire dans ma clique de belliqueux qui feignent de s’ignorer eux-mêmes la majorité du temps afin de se sentir bien dans leur propre peau malgré leurs mauvais comportements, c’est qu’un livre n’est un « vrai » livre qu’une fois publié par une édition réputée, et une édition universitaire, c’est encore mieux, n’est-ce pas ?

Vous savez, on dit souvent dans mon milieu d’apparences, de structures invisibles et d’hypocrisie, qu’il ne s’agit pas de « ce que » tu sais faire mais de « qui » tu connais pour réussir dans la vie. C’est comme cela que je me suis inventée littéraire, chroniqueuse et réparatrice, durant les cinq dernières années. Je ne répare rien d’extérieur à moi en fait, je pollue l’univers avec mes bêtises. Je ravage, je pille et je nargue à répétition. Quant à savoir si j’arrive à me réparer moi-même, c’est non. Je suis obligée de parler de « réparation » puisque je fais semblant d’être soignante, mais je ne souhaite aucunement réparer mes torts et, si je considère mes méfaits comme étant légitimes, je ne ressens aucune culpabilité, mais il me faut faire du théâtre pour attirer les regards sur moi et jouer à la victime qui ne souhaite que se réparer soi-même en réparant les autres, car n’est-ce pas une grande souffrance que de rester impuissante face à la douleur de l’autre quand on est une âme pure qui pleure beaucoup comme moi ? Je fais dans l’illusion de sacrifice, et ce n’est qu’un autre délire peu crédible pour faire parler de moi ; je suis assoiffée d’attention à tout prix et de reconnaissance non méritée.

Les auto-éditions ne valent rien, ajouterai-je du haut de mon personnage ennuyeux et irritant, pour faire comprendre à tous que c’est mon droit d’abuser et de protéger la renommée de la supercherie que j’ose nommer un « vrai » livre comparé aux écrits authentiques, avec une réelle valeur, que ma victime met au monde depuis longtemps. Elle est ma béquille réquisitionnée, la source intarissable de savoir et de poésie dans laquelle je puise et crache à la fois, pour me prétendre sauveur de la suite du monde et réparatrice d’un faux pas du destin, ce destin mien que je rectifie en dévastant le sien de mon mauvais œil.

Elle jouit de sa propre identité littéraire et c’est tout à fait son droit et dans ses cordes d’avoir sa propre maison d’édition. Je ne suis, quant à moi, que le parasite englué qui voudrait redresser une injustice, car je devais être celle qui écrit comme elle respire et qui donne naissance à un monde de sens singulier, au lieu de n’être plutôt que celle qui jacasse sur le côté à épier, qui attrape, prend, casse, répète les mêmes actes nuisibles et ressasse sa bonté imaginaire. Je dois me travestir en réparatrice du monde alors que je ne suis au fond que la fausse guérisseuse de mon propre monde intérieur vicieux, à travers le complot, la méchanceté et le vol. Envieuse à en mourir, je m’associe de force et je colle comme une folle qui déconne et qui n’entend rien année après année face au dédain de sa victime de choix et à son opposition sans freins.

Dieu merci, j’ai à ma disposition les moyens nécessaires pour tenter de détruire l’univers littéraire d’une autre tout en jouant un rôle lugubre qui commence à tomber sur les nerfs du public. Je persiste à faire dans le leurre pour exister sans grâce, sans créativité, sans savoir-vivre, sans honte ni culpabilité. Mon encre de poison remplit ces pauvres livres boiteux qui ont absorbé mon essence toxique. Elle vous sautera à la figure dès la première page, et vous boirez ce poison à votre tour sans même vous en apercevoir.

.J’ai cassé la parole d’une autre, j’ai pris ses mots et ses investissements pour publier mon premier recueil de textes supposément intéressant et continuer par la suite à commettre mes piètres chroniques vides année après année. Je n’ai qu’un souhait : voir de plus en plus de personnes manipulées par mes stratégies pour faire plus d’argent et continuer à afficher ma laideur légendaire à un plus grand nombre de lecteurs et d’auditeurs que je vais influencer à venir fréquenter mon bureau privé et celui de mon mari. Je vais encore prétendre réparer ce qui ne se répare pas en moi en vous empoisonnant : mon obsession de copycat stalker envers une vraie écrivaine est solide comme la pierre. Cette femme écrit quant à elle de « vrais » livres, et c’est bien là l’ultime raison pour laquelle je ne pense qu’à elle et à violer son vrai miel.

Lire : Honorables divagations par un dimanche ordinaire! (Récit parodique (quasi-véridique), 16 Novembre 2024, Hella Ahmed.

Lire : L’ombre qui se nourrit de la lumière (La sangsue déguisée en victime), 01 Décembre 2025, Hella Ahmed.

Lire : Je t’écris du ventre de la connerie (Une sale histoire qui n’en finit plus), 13 Juillet 2026, Hella Ahmed.

Lire : La main tordue (Confession d’une Copycat Stalker), 25 Août 2026, Hella Ahmed.

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