La clique du « hors norme » sale

(Par Hella Ahmed) Tuer les gens que l’on envie petit à petit avec perfidie, les empoisonner par petits coups, année après année, voler leur vie et s’en égosiller d’être grassement rémunérée, c’est ma glorieuse destinée. Et oui, les femmes aiment le scandale de la laideur partagée avec candeur, et je suis une grande spécialiste en la matière, la star du mesquin, du baratin qui ne vaut rien, du radotage local qui n’a rien de reluisant.
La vie est un film, n’est-ce pas ? C’est comme cela que j’en joue en tout cas : la vie de l’autre, je l’aspire, je l’avale en affichant le beau rôle, alors que beaucoup savent lire entre les lignes et que le marketing viral ne me sauvera pas de la grosse chute qui m’attend. Je le sais, car j’ai déjà frôlé la mort dans le passé et elle m’a annoncé, comme retour à mon hostilité assumée, qu’elle allait revenir me finir.
Vous voyez, tant que ma victime — une écrivaine extraordinaire que je pille et sabote par concurrence déloyale, comme vous le savez déjà — n’est pas morte, je suis à risque de recevoir ma raclée, non pas de sa main, vu que c’est une personne avec de la classe qui ne touche pas aux vauriens — et c’est pour cela même que je me suis acharnée sur elle durant des années —, mais par des mots qui me remettront chaque jour que Dieu fait à ma place.
Elle va me soigner, me guérir de mon obsession décomplexée à son égard. Le mauvais sort que je lui ai réservé par envie ravageuse et jalousie de pauvre empotée sans dignité sera le mien ; elle n’oubliera pas toutes ces années que j’ai passées à la scruter pour lui torturer l’âme en l’exploitant, à me faire valoir à sa place en l’instrumentalisant et en la détruisant. Du moins, c’est ce que j’ai essayé de faire avec entêtement, mais j’ai échoué à éradiquer son honneur et sa volonté. Elle s’est battue avec intégrité comme une guerrière au grand flair et au savoir-faire d’un niveau supérieur. J’en suis stupéfaite.
Je continue à jouer à la psy avec l’aide de ma clique de mégères complices de la fraude organisée de mes plagiats répétés, et d’une sorte de leçon d’humilité que l’on voulait faire vivre à cette femme qui nous avait dépassées par son intelligence, sa débrouillardise et sa marque singulière. On reste accrochées, la bave qui dégouline de nos bouches d’enragées. Collées à essayer de profiter de sa visibilité par association forcée, à jouer aux victimes méprisées, subissant un rejet injustifié. Toute une laide illusion à servir aux gens pour faire mousser nos affaires lucratives.
Et oui, les femmes sont, comme Freud que j’admire le disait, hystériques et incapables de se regarder en face pour cesser de s’exciter et de s’exhiber. Évidemment, ce n’est pas ce que je raconte au micro à la radio des cons : j’exprime totalement le contraire, je parle d’accueillir les gens dans mon bureau pour qu’ils vivent en sécurité leurs tragédies, alors que je suis la tragédie de celle que j’ai agressée et subtilement harcelée pour me faire remarquer et exister violemment sous des airs de sainte prude.
Les hivers passés ont été très pénibles pour cette grande écrivaine et créatrice de contenu, mon souffre-douleur, la source d’or de mon gagne-pain gonflé. Je peux dire que j’ai réussi mon mauvais coup qui s’est étalé sur cinq terribles années pour elle, des années interminables qui lui ont miné le moral, qui l’on rendue malade même physiquement et qui m’ont fait carrément renaître et jubiler. Mourir en hiver, c’est « plate », tant pis pour elle et tant mieux pour moi ; j’ai toutes les pistonnées à mes côtés pour m’aider maintenant que j’ai prouvé que je peux abuser en toute liberté et m’enrichir sans limites.
Mourir en hiver, c’est pénible quand tu es sans le sou, prise au cou : voilà pourquoi j’ai insisté à la traquer, à la saboter, à tout ravager et, comme une hypocrite au fiel illimité, je fais comme si je n’avais jamais rien plagié. Mourir en hiver, c’est dégueulasse comme moi ; j’ai tout fait pour la pousser dans le trou de la folie et de l’oubli, mais elle a résisté, car elle n’est pas de ma lignée de colons arrogants : elle a le courage et le sang-froid des gens libres, fiers et intelligents.
Je ne crois pas vraiment au karma, mais je commence à penser que les esprits des anciens qui circulent dans l’air tout autour de nous ne vont pas m’épargner. Ils sont témoins et la justice est une évidence pour eux. Le commun des mortels, la norme, est quand même empathique et miséricordieux, mais ma clique et moi sommes « hors norme » salement : on parle de bonté, mais on ne connaît que l’égoïsme et la malhonnêteté.
On aime se réunir en gens pompeux qui ont écrasé les autres pour arriver et donner l’illusion d’une supériorité, pour être priorisés lorsqu’il s’agit de rafler des contrats généreux qui auraient pour mission de civiliser les communautés avec notre psychisme proclamé haut de gamme.
Nous n’avons rien de spécial en réalité, mais les gens complexés du patelin du mesquin où il ne se passe jamais rien de bien se laissent facilement impressionner par nos grosses gueules vides et bavardes. On aime boire du vin et manger des bouchées, de bouchés qui jacassent comme si la lumière sortait de leurs narines de vulgaires comédiens ratés.
Mourir en hiver, c’est tout ce que je souhaite à cette authentique poète à qui j’ai collé comme la peste pour polluer son univers merveilleux et attirer les regards sur mon personnage de clocharde littéraire affamée de succès, qui conçoit absolument que ses droits d’auteure soient protégés quand elle pond un ramassis de plagiats, mais qui proclame que les créations littéraires et autres de sa victime de choix ne sont pas à respecter et qu’il n’est que légitime qu’elle s’en serve pour produire de la contrefaçon commerciale et aller faire le tour des librairies, afin de célébrer sa supercherie de miséreuse de l’esprit que le destin finira par rattraper et écrabouiller comme elle le mérite.
Si Dieu existe, il voit, et il m’a vue tenter de tuer à petit feu la femme capable et indépendante que j’envie. Mourir en hiver, c’est « plate », c’est pénible et dégueulasse, et c’est peut-être bien ce qui m’arrivera quand le diable en moi me rattrapera et que la justice divine sévira.
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